Première rencontre houleuse à Anchorage entre responsables américains et chinois

, par Adrien JAULNES

Première rencontre houleuse à Anchorage entre responsables américains et chinois
Les deux pays ont étalé jeudi et vendredi en Alaska des désaccords irréconciliables lors du premier face-à-face de l’ère Biden, mettant en scène une confrontation sans merci entre les deux premières puissances mondiales.
Correspondant à Washington

Le ton a été donné dès le début de la rencontre. Au lieu des platitudes diplomatiques d’usage, le premier sommet entre les chefs de la diplomatie américaine et chinoise depuis l’élection de Joe Biden s’est ouvert par un échange assez vif.

Dans l’hôtel Captain Cook à ­Anchorage, en Alaska, le secrétaire d’État américain, Antony Blinken, et le conseiller à la sécurité nationale Jake Sullivan ont ouvert la discussion en exposant les griefs des États-Unis vis-à-vis de la Chine. Blinken a d’emblée exprimé la « profonde ­préoccupation » des États-Unis « concernant les actions menées par la Chine, notamment au Xinjiang, à Hongkong, Taïwan, les attaques ­cybernétiques contre les États-Unis, et les mesures de rétention économiques contre nos alliés ».

« Chacune de ces actions menace l’ordre fondé sur des règles qui maintient la stabilité mondiale. C’est pourquoi il ne s’agit pas simplement de questions de politique intérieure, et la raison pour laquelle nous nous sentons obligés de les soulever ici aujourd’hui », a dit le secrétaire d’État américain. « Les relations des États-Unis avec la Chine seront compétitives là où elles le doivent, collaboratives là où elles le peuvent, et conflictuelles si nécessaire… Notre intention est d’être directs sur nos préoccupations et sur nos priorités, dans le but d’avoir dans l’avenir une relation plus claire entre nos deux pays. »

Il est important que États-Unis changent leur propre image, et cessent de promouvoir leur démocratie dans le reste du monde. »

Yang Jiechi, le directeur des Affaires étrangères au Politburo
La délégation chinoise, menée par Yang Jiechi, le directeur des Affaires étrangères au Politburo et le ministre des Affaires étrangères Wang Yi, a répondu avec un ton de défi que son pays n’avait pas de leçons à recevoir des États-Unis. « Nous ne croyons pas aux invasions et à l’usage de la force, ni au renversement de régimes par des moyens divers, ni au massacre de population dans d’autres pays, qui ne font que provoquer des troubles et de l’instabilité dans ce monde… Nous pensons qu’il est important pour les États-Unis de changer leur propre image et de cesser de promouvoir leur propre démocratie dans le reste du monde », a dit Wang.

« De nombreux Américains n’ont que peu de confiance dans la démocratie américaine, et leurs opinions sur le gouvernement des États-Unis divergent. Selon les sondages d’opinion, les dirigeants chinois bénéficient d’un large soutien du peuple… Les tentatives de dénigrer le système social chinois ne mènent nulle part. Les faits ont montré qu’elles ne font que conduire le peuple chinois à se rallier plus étroitement au Parti communiste chinois et à travailler sans relâche à la réalisation des objectifs que nous nous sommes fixés ».

Dressant la liste des récriminations de la Chine à l’encontre des États-Unis, il a aussi qualifié d’« hypocrites » les critiques de Washington et a enjoint aux Américains de s’occuper plutôt de leurs affaires. « Nous espérons que les États-Unis feront des progrès dans le domaine des droits de l’homme. Le fait qu’il existe des gros problèmes en la matière aux États-Unis, dont les racines sont profondes : le mouvement Black Lives Matter n’est pas dû à une situation récente. » « De nombreux Américains ont eux-mêmes peu confiance dans la démocratie aux États-Unis », a répété le responsable chinois, faisant allusion à la récente crise post-électorale traversée par les États-Unis. Le ton est monté d’un cran quand le secrétaire d’État américain a reproché à la délégation chinoise d’avoir dépassé la limite de temps de deux minutes, impartie aux déclarations liminaires. Rappelant les journalistes qui sortaient de la salle, il a dit que ses interlocuteurs lui donnaient « l’impression d’être venus avec l’intention de faire de la figuration, en privilégiant le théâtre et le drame public sur la substance des discussions ».

Relations tendues
« Nous faisons des erreurs », a dit Blinken à ses interlocuteurs, « mais ce que nous avons fait tout au long de notre histoire a été de nous confronter à nos problèmes ouvertement, publiquement, et de façon transparente. Et non pas les ignorer ou prétendre qu’ils n’existent pas ou de les balayer sous le tapis ». Il a aussi rappelé une remarque faite par Biden, alors vice-président d’Obama, à Xi Jinping, son homologue chinois de l’époque, lors d’une rencontre à Pékin : « Ce n’est jamais un bon pari que de miser contre l’Amérique. Et c’est encore vrai aujourd’hui. »

Les Chinois ont à leur tour fait revenir les caméras dans la salle pour répondre à cette réplique. « J’aurais dû rappeler à la partie américaine de faire attention à son ton dans nos discours d’ouverture respectifs », a lancé Yang aux Américains. « Est-ce la façon dont vous voulez mener ce dialogue ? Nous ­avions une trop bonne opinion des Américains. Nous pensions que la partie américaine suivrait les protocoles diplomatiques nécessaires. » « Les États-Unis ne sont pas qualifiés pour parler à la Chine en une position de force… Ce n’est pas ainsi que l’on traite avec le peuple chinois… Le peuple américain est certainement un grand peuple, mais le peuple chinois l’est aussi. Le peuple chinois n’a-t-il pas suffisamment souffert dans le passé de la part des pays étrangers ? »

Des échanges publics houleux qui n’ont pas empêché la diplomatie chinoise de saluer, à l’issue des réunions à huis clos, un dialogue « direct, constructif et utile, bien qu’il y ait toujours des divergences importantes entre les deux parties ». « Nous avons aussi été en mesure d’avoir une conversation très franche », a renchéri Antony Blinken. Avant la réunion, Pékin avait évoqué la possibilité d’un sommet virtuel entre Joe Biden et Xi Jinping le mois prochain à l’occasion de la Journée de la Terre, la lutte contre le changement climatique étant l’un des rares domaines sur lesquels la Chine et les États-Unis ont déclaré pouvoir trouver un accord : le ton de la rencontre d’Anchorage risque de le rendre difficile.

Adrien JAULNES

Voir en ligne : https://www.lefigaro.fr/internation...